4
SEPT
2026
L'enigme éditoriale
d'Arthur Rimbaud
Avant de devenir une légende de la littérature, Arthur Rimbaud (1854-1891) a laissé derrière lui un puzzle que les bibliophiles tentent encore de reconstituer.
Aujourd'hui, nous ouvrons le dossier sur une rare publication réunissant pour la première fois « Les Illuminations » et « Une Saison en enfer », avec la notice de Paul Verlaine. L’exemplaire présenté porte 1891 sur la page de titre et 1892 sur la couverture : une discordance qui ouvre déjà la porte aux nombreuses énigmes entourant cette édition.
Examinons ensemble les pièces à conviction...




Arthur Rimbaud
Pièce n°1 : L'anomalie du calendrier
Regardez la page de titre : elle indique 1891. Regardez la couverture : elle affiche 1892. Cet intervalle d'un an n'est pas une simple coquille. Il marque le moment exact où l'homme s'efface pour laisser place au mythe : cette édition paraît alors que Rimbaud vient de s'éteindre dans un hôpital de Marseille, ignorant tout du séisme littéraire qu'il s'apprête à déclencher.


Arthur Rimbaud
Pièce n°2 : Le mensonge de la sœur
« Une Saison en enfer » est le seul livre que Rimbaud ait fait imprimer de son vivant. Le manuscrit original n’a jamais été retrouvé : le texte imprimé demeure le seul état connu de l’œuvre. Imprimé à Bruxelles à compte d’auteur, le livre resta en souffrance chez l’imprimeur, Rimbaud n’ayant pas acquitté la totalité des frais d’impression et n’ayant pu conservé que quelques exemplaires dits justificatifs. Isabelle Rimbaud fit courir le bruit que son frère avait brûlé la quasi totalité de l'édition, elle affirma même avoir assisté à l'autodafé. Mensonge démenti, a posteriori, par le bibliophile belge Léon Losseau qui retrouva chez l’imprimeur Jacques Poot en 1902 les exemplaires manquants du tirage original, miraculeusement préservés.
Arthur Rimbaud
Pièce n°3 : La fausse signature de Verlaine
L’un des rares exemplaires justificatifs - on en dénombrerait une dizaine environ - est offert par Arthur Rimbaud à son complice Paul Verlaine (1844-1896). Le nom de l’auteur, sur la première de couverture, a été gratté jusqu’à disparaître. L’exemplaire porte toutefois l’envoi « À P. Verlaine. A. Rimbaud. », longtemps considéré comme autographe de Rimbaud, mais aujourd’hui attribué à Verlaine lui-même.
Et l’histoire ne s’arrête pas là : en 1886, La Vogue utilise cet exemplaire pour établir la copie destinée à l’impression. Or cette copie, imparfaite et entachée de plusieurs erreurs, sera ensuite reprise par Vanier. Le texte de l’édition est donc déjà le fruit d’une transmission pour le moins aventureuse : de Rimbaud à Verlaine, de Verlaine à La Vogue, puis de La Vogue à Vanier.


Arthur Rimbaud
Pièce n°4 : Le recueil qui n'existait pas
Si « Une Saison en enfer » est un livre sans manuscrit, « Les Illuminations » est un manuscrit sans livre. Rimbaud n’en avait jamais constitué un recueil. Le titre lui-même est en fait un sous-titre choisi par Rimbaud, que Verlaine impose, en lui donnant dans sa préface de 1886 une signification empruntée à l’anglais illuminations (illuminécheunes), au sens de « gravures coloriées ». Quant aux pages manuscrites, dont la datation demeure incertaine, elles passent notamment par Verlaine et Germain Nouveau avant d’être réunies et préparées pour La Vogue par Félix Fénéon.
Là encore, il faut faire naître un livre à partir de textes éparses que Rimbaud n’avait jamais rassemblés ni même ordonnés.
Arthur Rimbaud
Le verdict : L'édition de toutes les énigmes
Cette édition Léon Vanier est un objet d'histoire littéraire. Elle réunit ainsi deux œuvres qui, à l’origine, n’avaient pas le même destin : d’un côté, le seul livre que Rimbaud ait fait imprimer ; de l’autre, un ensemble de manuscrits dispersés, sans ordre définitif, ni datation précise, et sans livre véritablement voulu par leur auteur.
Presque contemporain du « Reliquaire » de Rodolphe Darzens (1865-1938), publié chez Genonceaux en novembre 1891, cette édition de Léon Vanier paraît au moment où Rimbaud, mort en la ville de Marseille quelques jours à peine auparavant, quitte définitivement la scène littéraire. Le poète s’efface au moment même où son œuvre commence à poindre. Félix Fénéon avait eu, dès 1886, l'intuition de sa précellence abracadabrantesque :
« Œuvre enfin hors de toute littérature, et probablement supérieure à toute. »
Peut-être est-ce là ce qui rend cette édition si singulière : elle conserve les traces d’une œuvre dont personne ne possède tout à fait l’original - un livre sans manuscrit, un recueil sans auteur, des textes transmis par copies, et une date qui semble elle-même hésiter.
Avant de devenir une légende, Rimbaud fut tout d’abord une énigme.
