3
OCT
2025

Baudelaire avant Baudelaire

Le 13 octobre 1843, le Courrier français annonce la parution imminente (25 octobre 1843) d'un libelle dénommé « Actrices galantes de Paris » . L’opuscule, pot-pourri de potins scandaleux visant certaines comédiennes dont Élisabeth-Rachel Félix, dite Mlle Rachel (1821-1858), est commandité par l’éditeur Auguste Le Gallois.

La grande comédienne du Français, tenant la pôle position au sommaire de l'ouvrage, saisit aussitôt la justice et dépose une plainte en diffamation. Le Gallois devant la menace de la correctionnelle abandonne son projet et fait amende honorable. Face à la bonne volonté "manifeste" de l'éditeur l'outragée retire sa plainte. On aurait pu en rester là, mais Le Gallois est du genre perspicace.

Alexandre Vincent Sixdeniers : Portrait de Mlle Rachel (1842), © Musée de la Ville de Paris
Nadar. Autoportrait (vers 1860). © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Ricardo de los Ríos. Portrait d'Alexandre Privat d'Anglemont. © Domaine public
Étienne Carjat. Portrait de Charles Baudelaire (1862). © Domaine public

Baudelaire, malfaisant anonyme

La bande de porte-flingues 

Dès mars 1844, il fait éditer par un prête-nom du nom de Cazel, son volume qui, pour des besoins évidents de discrétion, a non seulement changé d’éditeur mais aussi de titre, il s'appellera désormais « Les mystères galans des théâtres de Paris » . 

L’ouvrage, véritable association de malfaisants en bande organisée, préserve l'anonymat de ses porte-flingues : Charles Baudelaire, Nadar, Alexandre Privat d'Anglemont, pour ne citer que les plus connus, y dézinguent à couvert.

« Un Français intelligent et sensible ne peut pas ne pas être pamphlétaire. Quand ce Français s'appelle Baudelaire, le pamphlétaire reste au niveau du génie. » (Claude Pichois & Jean Ziegler, Charles Baudelaire, Fayard, 2005).

Baudelaire, néophyte littéraire

Attaque contre le monde du théâtre

Découvert par Jacques Crépet (1874-1952) au prix d'une enquête minutieuse au début des années 1930, ce petit in-16° fourmille d'anecdotes scabreuses et de propos diffamatoires, concernant comédiennes et personnalités du monde des lettres, digne des meilleurs factums de la presse de chantage. On y compte des attaques virulentes contre Rachel, contre Ponsard, contre le baron Pichon, l'abbé Constant (futur Éliphas Lévi), et bien d'autres encore. 

Baudelaire (1821 - 1867) qui n'évoqua jamais ces débuts - et pour cause ! - fournit uniquement copie, soit une vingtaine de pages totalement inconnues jusqu'alors, et peut-être les toutes premières qui aient jamais trouvé imprimeur, son « Salon de 1845 » chez Jules Labitte, premier ouvrage mentionné dans les bibliographies baudelairiennes, est postérieur de quinze mois. 

Sous la plume féroce du néophyte le talent de libelliste perce déjà.

Nadar.Charles Baudelaire au fauteuil, vers 1855. ©
Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Baudelaire, provocateur en herbe

Un goût vif pour la polémique

Selon Jacques Crépet, fils d'Eugène Crépet, ami et premier spécialiste de Baudelaire, sont de sa main : la plus grosse partie du « Célimène II » , au moins les débuts de « Hère-Mignonne »  et de « Histoire d'une guitare » , pour « Avant-scène et Coulisses »  avec la participation de Privat d'Anglemont, et enfin, cerise sur le gâteau, « Ponsard »  en entier. 

Brouillé avec Aupick, son beau-père, le jeune Baudelaire va avoir 23 ans. Il fréquente les milieux interlopes, mène une vie dissolue et possède déjà un goût vif pour la polémique, inclination qu'il gardera et perfectionnera au cours de son existence (cf. Journaux intimes & Pauvre Belgique !). 

Dans ces pièces, Baudelaire laisse libre cours à son style, à son humour, à sa manière, et à son audace d’autant plus que ses propos demeurent anonymes. 

Baudelaire, première gachette chez Le Gallois

Le jeu de massacre

François Ponsard (1814-1867), auteur dramatique et chantre d’un retour anachronique au classicisme, est la cible idéale pour aiguiser la plume acide de Baudelaire avant Baudelaire. L’homme est un concentré de tout ce que le poète abhorre, digne parangon d’un théâtre consensuel pour un public bourgeois, il est poussé et soutenu à bras-le-corps par Achille Ricourt (1797-1879), fondateur de la revue « L’artiste », auquel il doit, en grande partie, sa notoriété factice. 

Alors qu’on cloue Hugo et « Les Burgraves »  au pilori, l’on porte en triomphe, au même moment (mars-avril 1843) Ponsard et son « Lucrèce ». C’en est trop ! Baudelaire, en vengeur masqué, se charge alors de corriger le suffisant :

« De même qu’en pilant dans un mortier du Dorat avec du Victor Hugo, vous obtenez Arsène Houssaye ; de même en saupoudrant Tite-Live d’André Chénier et Racine de Catulle, vous faites un gâteau de farine fort indigeste, qu’on nomme Ponsard, fait grand homme par hasard, comme Sganarelle, médecin malgré lui ».  

Nadar. Baudelaire entre 1854 et 1860. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Baudelaire, poète maudit

Pour aller plus loin

« Les Mystères galants des théâtres de Paris »  sont repris dans l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade des œuvres de Baudelaire. 

 

Signature de Charles Baudelaire

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