
12
DÉC
2025
Saisir la neige à plein paquets pour écrire
Il fait 20°C au-dessous de zéro lorsque le poète et peintre belge Christian Dotremont (1922-1979) pose ses valises en Laponie à Noël 1956 : Rovaniemi d'abord, puis Ivalo. Fort de son expérience au sein du mouvement artistique CoBrA (1948-1951), mouvement qu'il a créé et dont les membres exploraient toutes les formes et tous les matériaux, il découvre un vaste paysage enneigé, grande page blanche sur laquelle les arbres et les maisons s'inscrivent tels des taches noires rappelant une sorte d’écriture en mouvement. C'est la révélation.



Les logogrammes
« On doit voir la poésie »
De retour en Belgique, Dotremont continue ses expérimentations et invente, en 1962, les logogrammes qu'il définit comme « des graphismes, en fait des manuscrits originaux, de courts textes poétiques ».
Exécutés à l’encre de Chine noire sur fond blanc, sans aspérité, le logogramme est tout d'abord une expérience visuelle prenant l'apparence d'un enchevêtrement d'arabesques, un genre de calligraphie absconse.
« La vraie poésie est celle où l'écriture a son mot à dire. [...] On doit voir la poésie, pas seulement la lire. ». (Christian Dotremont, 1950)


Les logoneiges & les logoglaces
Saisir la neige pour écrire
Fruits de l'écriture spontanée, le logogramme peut se développer sur plusieurs feuillets ; chaque logogramme étant accompagné de sa transcription manuscrite. Notons que, lorsqu’il lui arrivait de ne plus parvenir à relire les mots qu’il avait tracés, de ne même plus en garder le souvenir, Logogus (Christian Dotremont) préférait détruire sa production (soit environ 80% de ses œuvres).
Un an plus tard, Dotremont trace les premiers logogrammes dans le manteau neigeux finlandais, expérience qu'il renouvelle en 1976 avec Caroline Ghyselen, jeune historienne de l'art, qui photo-graphie ses travaux éphémères, les logoneiges et logoglaces.
Le contraste du noir & du blanc
« Le trajet peut devenir une écriture »
« Dans la neige, on voit très bien comment le trajet peut devenir une écriture : on peut y tracer des mots avec son doigt, avec un bâton, ou simplement en marchant, en faisant du ski ou du traîneau. L’écriture devient le trajet de notre existence même, la trace même du passage de quelqu’un ». (Christian Dotremont, 1978)
Les grands contrastes sont l'un des fils conducteurs dans l'œuvre de Christian Dotremont. Sa façon de créer s'oppose au concept de la calligraphie : il ne veut pas copier des mots, les lettres doivent naître spontanément et exprimer les émotions de l'instant. Lorsqu'il commence à dessiner, il laisse libre cours à ses pensées et ses sentiments. Puis, il se met à écrire, faisant participer tout son corps au trajet du pinceau. L'encre de Chine lui permet d’obtenir un tracé net, et selon la manière de l’appliquer, à produire un noir brillant ou un noir plus mat.
Poussant l'antagonisme du noir et du blanc à l'extrême, la poésie graphique de Christian Dotremont invite à projeter ses propres émotions.


La Laponie
« Saluer la nature par la forme »
« Il m’arrive donc d’avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d’être un Lapon en traîneau sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux tout ensemble. En tout cas, si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes ; je ne ferais rien du tout. ». (Christian Dotremont, 1968)