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JUIL
2026
Un appel à l'engagement moral
Le Manifeste aux intellectuels d'Henri Barbusse, bien que peu remarqué à sa publication, est un texte essentiel de son parcours. Ancien combattant et auteur de Le Feu, Barbusse défend l'idée que les intellectuels ont le devoir moral de s'engager dans les grands combats de leur époque, notamment pour la paix, la justice et la liberté.
Publié dans un contexte marqué par la montée du fascisme en Europe, l'influence de l'Union soviétique et l'essor du communisme, le manifeste appelle écrivains, artistes et savants à abandonner toute neutralité politique. Il reflète également les tensions entre Barbusse et les surréalistes d'André Breton, qui contestent sa vision de l'engagement et son autorité intellectuelle.
Au-delà de ces polémiques, le texte illustre un débat majeur de l'entre-deux-guerres sur le rôle de l'intellectuel dans la société. Barbusse y réaffirme une conception de l'engagement héritée de l’affaire Dreyfus et renforcée par l'expérience de la Première Guerre mondiale : l'intellectuel doit mettre son influence au service des causes collectives.





Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Le traumatisme de la guerre
Passé quasi inaperçu dans la presse à sa sortie, exception faite pour L'Humanité et la Revue internationale de sociologie, le Manifeste aux intellectuels n'en constitue pas moins un texte majeur dans l'itinéraire d'Henri Barbusse (1873-1935).
Lors de sa publication, Henri Barbusse est déjà une figure intellectuelle de premier plan. Auteur de Le Feu, prix Goncourt 1916, il a tiré de son expérience de la Première Guerre mondiale la conviction que l'intellectuel ne peut rester à l'écart des drames de son temps. Dès lors, Barbusse va s'engager pleinement dans le débat public, mettant son autorité morale au service des grandes causes de son époque. Pacifiste, antifasciste et communiste, il fait de l'engagement une exigence à la fois morale et politique, et surtout un chemin de vie.
Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
L'écrivain devient un homme social
Le Manifeste aux intellectuels s'inscrit dans le prolongement direct de cette trajectoire. Héritier de l'esprit de Clarté, le mouvement qu'il avait fondé en 1919 pour rassembler écrivains, artistes et savants autour d'un idéal de paix, d'internationalisme et de transformation sociale, le texte appelle les intellectuels à sortir de leur réserve.
Pour Barbusse, le savoir crée des devoirs : ceux qui disposent d'une influence morale ou culturelle ne peuvent se réfugier dans la neutralité lorsque sont en jeu la liberté, la justice ou la paix. L'intellectuel doit choisir son camp et mettre son prestige au service des combats de son temps.


Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
L'offensive du fascisme
Cet appel intervient dans un contexte particulièrement tendu. En Italie, le régime fasciste de Mussolini a consolidé son pouvoir et la répression s'abat sur les opposants politiques. L'arrestation puis la condamnation d'Antonio Gramsci symbolisent alors le recul des libertés intellectuelles et la violence des régimes autoritaires. Aux yeux de Barbusse, ces événements confirment l'urgence d'une mobilisation des écrivains, des artistes et des savants contre les menaces qui pèsent déjà sur l'Europe.
Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Toujours du côté de la révolution
Le manifeste s'inscrit également dans un moment où l'Union soviétique exerce une forte attraction sur une partie des intellectuels européens. Pour beaucoup, la révolution d'Octobre représente une alternative au monde qui a conduit à la catastrophe de 1914-1918 et l'espoir d'un ordre social nouveau. Barbusse partage largement cet enthousiasme. Son adhésion au communisme repose sur la conviction que la transformation de la société ne peut être laissée aux seuls responsables politiques : les intellectuels doivent eux aussi prendre part au combat. Dans le même temps, le Parti communiste français cherche à attirer dans son orbite écrivains, artistes et universitaires. La question n'est plus seulement de savoir si l'intellectuel doit s'engager, mais dans quel camp il doit le faire.


Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Méprisé par les surréalistes
C'est précisément au moment où paraît le manifeste que les relations entre Barbusse et les surréalistes atteignent leur point de rupture. Cristallisés autour d'André Breton (1896-1966), ceux-ci viennent de se rapprocher du Parti communiste français et revendiquent eux aussi le titre d'intellectuels révolutionnaires. Ils supportent cependant difficilement la place privilégiée occupée par Barbusse dans le dispositif culturel communiste, notamment à travers ses responsabilités à L'Humanité, dont il dirige les pages littéraires, et le prestige acquis par son engagement. À leurs yeux, il incarne une forme d'autorité intellectuelle caduque, « un retardataire ».
Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Le fossé générationnel se creuse
Les attaques se multiplient. Dans Légitime défense, puis dans La Révolution surréaliste, Breton et ses compagnons s'en prennent violemment à Barbusse et à L'Humanité, dénonçant ce qu'ils perçoivent comme une conception conformiste et bureaucratique de l'engagement. Breton ira jusqu'à qualifier Barbusse de « vieil emmerdeur bien connu », formule révélatrice d'une hostilité qui dépasse de loin le simple désaccord politique.
Car derrière la querelle idéologique se profile un profond fossé générationnel. Barbusse appartient à la génération de l'affaire Dreyfus, celle qui a vu naître la figure moderne de l'intellectuel engagé. Pour lui, l'écrivain met son prestige au service d'une cause collective et intervient dans la cité au nom de principes universels. Les surréalistes, plus jeunes, rejettent au contraire cette posture qu'ils jugent moralisatrice et héritée d'un ordre ancien. Leur ambition est moins de guider la société que de bouleverser les consciences par la révolution poétique et la libération de l'esprit.


Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Le pouvoir d'interprétation
De ce point de vue, les attaques contre Barbusse prolongent celles qu'ils avaient lancées contre Anatole France (1844-1924) après sa mort dans le pamphlet Un cadavre. Certes, tout oppose politiquement Anatole France et Henri Barbusse, mais tous deux incarnent, aux yeux de la jeune garde surréaliste, une figure d'autorité intellectuelle qu'il faut abattre coûte que coûte.
Derrière les polémiques se joue donc une lutte plus profonde pour la définition légitime du rôle de l'écrivain et de l'intellectuel révolutionnaire.
Henri Barbusse. Manifeste aux Intellectuels
Un défenseur de la paix
Le Manifeste aux intellectuels apparaît ainsi à la croisée de plusieurs tensions majeures de l'entre-deux-guerres : la montée du fascisme, le prestige de l'Union soviétique, la volonté du Parti communiste de rallier les élites intellectuelles et l'affrontement entre deux générations d'écrivains engagés.
Plus qu'un simple appel politique, il constitue une défense de la responsabilité sociale de l'intellectuel et de son devoir d'intervention dans la vie publique. À travers ce texte, Barbusse réaffirme une conception de l'engagement héritée de l'affaire Dreyfus et renforcée par l'expérience de la guerre. Au moment même où cette conception commence à être contestée par les avant-gardes, il en livre l'une de ses formulations les plus ambitieuses.
