17
JUIL
2026

Le musée imaginaire 
                 de Victor Segalen

Avez-vous déjà visité un musée où toutes les toiles sont invisibles ? Un lieu où les œuvres n'existent nulle part ailleurs que dans l'esprit de celui qui vous les raconte ?Aujourd'hui, nous vous invitons à une déambulation unique à travers le chef-d’œuvre de Victor Segalen, Peintures (1916). 

« Ceci n'est pas écrit pour être lu, 

mais entendu. 

Ceci ne peut se suffire d'être entendu, 

mais veut être vu. » 

Peu de phrases éclairent avec autant de justesse le projet de Peintures (1916) que cette déclaration placée par Victor Segalen (1878-1919) dans sa préface. Car ce livre singulier, souvent présenté comme l’une des œuvres les plus accomplies du « cycle chinois », ne demande pas seulement à être lu : il appelle le regard.

Victor Segalen

Faire advenir les images par les mots 

Conçu d'abord comme un essai sur la peinture chinoise, Peintures s'émancipe rapidement de toute ambition descriptive pour devenir un musée imaginaire. 

« Ici, puisqu'il s'agit de littérature, 

les toiles sont absentes, et les mots tout seuls

 doivent non seulement faire image, 

mais faire l'image ». 

Les tableaux qu'il expose n'existent nulle part ailleurs que dans le langage. Segalen en orchestre la visite : bonimenteur autant que guide, véritable Monsieur Loyal, il conduit le lecteur d'une salle à l'autre, présente des œuvres invisibles et transforme chaque texte en tableau. La lecture devient alors une déambulation, presque un spectacle, où les mots ne décrivent plus les images mais les font advenir.

Victor Segalen

L’« Exote » ou voir sans posséder

Chez Segalen, voir est une manière d'habiter le monde. L'expérience de la Polynésie puis de la Chine nourrit une pensée de l'altérité qu'il nomme le « Divers ». Dans une lettre à son ami Max Prat datée du 23 décembre 1908, il définit l'« Exote » comme « celui-là, qui, Voyageur-né, dans les mondes aux diversités merveilleuses, sent toute la saveur du Divers ». À rebours d'un exotisme de pacotille qui fait florès à l’époque, l'Exote ne cherche ni à épuiser ce qu'il découvre, ni à se l'approprier ; il s'attache au contraire à en préserver l'énigme. Peintures procède de cette même exigence : la Chine qu'il donne à voir n'est pas un pays à décrire, mais une présence à faire surgir.

La pensée de l'Exote trouve un étonnant écho dans la poésie de Fernando Pessoa (1888-1935). Chez l’un comme chez l’autre, le voyage ne désigne pas seulement un déplacement géographique, mais engage une transformation du regard porté sur le monde. Dans « Viajar! Perder países! » (1932), Pessoa résume en quelques vers ce que Segalen n'a cessé de défendre : voyager, c'est consentir à devenir autre.

« Voyager ! Perdre des pays ! 

Être constamment un autre. 

Pour une âme sans racines 

Qui ne peut vivre que de voir ! »

Victor Segalen

De Segalen à Rimbaud : la prose créatrice

Cette dernière formule pourrait servir de devise à Peintures. Le livre ne cherche jamais à transmettre un savoir sur la Chine ; il propose une expérience du regard. L'absence des tableaux n'est pas une privation, mais la condition même de l'œuvre : parce que rien n'est donné à voir, tout doit naître dans l'imagination du lecteur.

C'est peut-être là que Segalen rejoint Arthur Rimbaud (1854-1891), qu'il a lu, admiré et longuement médité. Comme « Les Illuminations », Peintures est un livre de visions : non pas parce qu'il reproduit le visible, mais parce qu'il fait surgir des formes nouvelles dans l'espace du langage. Chez Rimbaud comme chez Segalen, la prose ne se contente plus de décrire un monde préexistant ; elle devient le lieu même où les images se forment. 

Les tableaux imaginaires de Peintures ne sont pas des traductions verbales d'œuvres absentes : ils existent par la puissance suggestive des mots qui les composent. De même, les visions rimbaldiennes ne valent pas comme représentations d'une réalité extérieure, mais comme créations autonomes, douées de leur propre lumière. Dans les deux œuvres, l'écriture rompt avec l'idéal mimétique : elle ne montre pas ce qui existe déjà, elle donne naissance à ce qui n'existait pas encore. La prose cesse ainsi d'être descriptive pour devenir le lieu de la création.

Victor Segalen

L’art de préserver le mystère

Alors qu'il travaille encore à l'ouvrage, Segalen en livre lui-même la clé dans une lettre adressée à Paul Claudel, en mars 1915 : « Une foi tout entière esthétique, une recherche exclusive de beauté […], sans jamais prétendre à embrasser, ni déterminer, ni fixer la beauté. » 

Tout Peintures tient dans cette tension : donner à voir sans enfermer, faire naître des visions sans les réduire à une signification unique. Voir sans posséder : telle est peut-être la formule la plus juste de l'esthétique segalénienne.

Cette éthique du regard et de l'ailleurs ne s'arrête pas à l'œuvre de Segalen. On la voit resurgir, sous d'autres formes, dans une certaine littérature du voyage où l'aventure importe moins que la qualité de la présence au monde. Hugo Pratt en donne sans doute l'une des plus belles incarnations avec Corto Maltese. Rien, d’ailleurs, ne nous empêche d’imaginer la rencontre apocryphe du fils de la Niña de Gibraltar et du docteur Segalen, dans la fumerie d’opium d’un port chinois, au bord d’un lagon polynésien ou quand bien même sur une table de dissection. Ils auraient sans doute devisé des horizons lointains, des cultures irréductibles et des énigmes que l'on contemple sans chercher à les résoudre. Car tous deux savent que le voyage ne consiste pas à conquérir le monde, mais à en préserver le mystère. Tous deux savent aussi que regarder, c'est déjà accepter de « perdre des pays ».

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